Ils se sont trompés de guerre
Était-ce un problème de canons, de chars, de nombre ? Ou bien quelque chose de plus insidieux ?
Bonjour à tous,
La newsletter revient avec un nouveau rythme.
Ce changement me permettra de me consacrer à un projet passionnant, toujours en lien avec Morale de l’Histoire. Je vous en parlerai en temps voulu. Désormais, nous nous retrouverons trois fois par mois, le dimanche, au lieu du jeudi chaque semaine.
Passons maintenant à notre sujet du jour : « L’Étrange défaite » de Marc Bloch qui rejoindra d’autres résistants célèbres au Panthéon cette année. J’ai ajouté, en plus du texte de la newsletter, quelques passages qui m’ont marqué.
Bonne lecture,
Alexandre
🥁 P.-S. : À la fin de cette édition, je reviens sur un projet d’ouvrage auquel j’ai participé et qui est sorti récemment. Si vous tenez vous-même une newsletter, cela devrait vous intéresser.
Marc Bloch est l’auteur de L’étrange défaite, publié en 1946, deux ans après son exécution par la Gestapo. C’est un homme de 53 ans, historien et soldat, jeté contre les murs de l’Histoire comme une ombre de plus dans la débâcle.
Il y raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu : une France prise de court, une armée prise au piège, des généraux pris d’illusions. Engagé volontaire en 1939, il court derrière les convois de ravitaillement de la 1ère armée en Flandre, observant avec colère son pays s’effondrer.
La chute est brutale. En six semaines, l’armée allemande taille la France en pièces, et le 22 juin 1940, le gouvernement signe l’armistice. Rideau.
Comment en est-on arrivé là ? À qui la faute ? Était-ce un problème de canons, de chars, de nombre ? Ou bien quelque chose de plus insidieux ?
Des cerveaux qui battent trop lentement
La formule est de Bloch. Dès la première page de cette "déposition d’un vaincu", Bloch ne ménage personne :
"À qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. À tout le monde, en somme, sauf à eux."1
Ce sont eux, justement, qui se battent contre un fantôme, une guerre qui n’existe plus. Ils ont préparé 1914 quand 1940 leur tombe dessus. Et la modernité allemande ne fait qu’une bouchée de leur rêve de tranchées bien ordonnées :
"Les Allemands ont fait une guerre d'aujourd'hui, sous le signe de la vitesse. […] Si bien, qu'au vrai, ce furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l'humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille. Nous avons en somme renouvelé les combats, familiers à notre histoire coloniale, de la sagaie contre le fusil. Mais c'est nous, cette fois, qui jouions les primitifs."2
Le désastre est absurde, parfois même grotesque. La ligne Maginot attend sagement l’ennemi qui, lui, n’attend personne. Les généraux français, vieux de la vieille, restent englués dans leurs certitudes :
"Ils croyaient en l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait."3
Interruption promotionelle :
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Une armée trop bien organisée pour se battre
Mais la faillite est plus profonde. Bloch la connaît, il l’a vue : trop de grades, trop de chefs, trop d’intermédiaires. Les ordres se perdent dans les couloirs d’une bureaucratie en uniforme :
"Avons-nous jamais compris, dans l'armée française, que plus l'ordre ou le renseignement ont à traverser de sédiments successifs, plus ils risquent de ne pas arriver à temps ?"4
Ce système fonctionne en temps de paix. En temps de guerre, il tue.
Et puis il y a l’École de Guerre, l’usine à illusions. Bloch, professeur lui-même, charge les vieux pédagogues :
"Or, tout professeur le sait bien, et un historien, peut-être, mieux que personne, il n'est pas, pour une pédagogie, de pire danger que d'enseigner des mots au lieu de choses."5
Le résultat ? Des stratèges qui ne voient pas la guerre au-delà des cartes.
Une nation déchirée
Le mal ne s’arrête pas à l’armée. Bloch fouille plus loin. Derrière la guerre perdue, c’est une société qui se fissure.
Dans "Examen de conscience d’un Français", il taille à vif. Le pacifisme a vidé le pays de ses forces vives. La IIIe République n’en pouvait plus, exténuée par ses propres hésitations.
Les syndicats, enfermés dans leurs certitudes, ont voulu croire que la guerre était "une affaire de riches" :
"Comme si, dans une vieille collectivité, cimentée par des siècles de civilisation commune, le plus humble n'était pas toujours, bon gré mal gré, solidaire du plus fort."6
Les industriels, eux, sont restés accrochés à leurs petits secrets et à leur méfiance envers les ouvriers. Plutôt mourir que de partager l’information. Bloch leur assène une phrase assassine :
"Au siècle de la chimie, ils ont conservé une mentalité d’alchimiste."7
Même les intellectuels ont failli, enfermant la jeunesse dans un présent sans mémoire. Il ironise sur cet aveuglement : :
"Tel un océanographe qui, refusant de lever les yeux sous prétexte qu'ils sont trop loin de la mer, ne peut plus trouver la cause des marées."8
Enfin, il y a Versailles, cette paix “paix trop douce pour ce qu'elle a de dur, et trop dure pour ce qu'elle a de doux.” comme l’écrivait Bainville. Une absurdité tragique :
"Il réussissait ce merveilleux coup double : nous brouiller avec nos amis de la veille ; maintenir toute saignante, notre antique querelle avec les ennemis que nous venions à peine de vaincre."9
Conclusion
L’Étrange défaite est un acte d’accusation, un procès-verbal dressé contre tout un pays pris en flagrant délit de renoncement.
Crevons l’abcès.
On échoue parfois à accorder sa propre opinion avec celle, intransigeante, de Marc Bloch. Mais, enfin, que pèse l’opinion d’un lecteur confortablement installé, quatre-vingt-cinq ans après la débâcle, face au témoignage d’un homme, courageux parmi les courageux, qui a vu son pays s’effondrer sous ses yeux, en uniforme et sous le feu ?
Au fond, ce que raconte Bloch, ce n’est pas seulement une défaite militaire, c’est un pays qui s’effondre sur lui-même. Face à la nouveauté et à la volonté implacable de vaincre des Allemands, la France n’a opposé que la stratégie nostalgique d’un pays déchiré qui ne sait plus très bien ce qu’il défend. Une vraie “faillite intellectuelle et administrative”, écrit-il. C’est cela, l’étrange défaite.
Hélas, Bloch ne verra pas la victoire finale des Alliés. Représentant du mouvement « Franc-Tireur » au sein du Directoire régional des mouvements unis de la Résistance, il est exécuté le 16 juin 1944 après avoir été torturé par la Gestapo.
Comme toute sa vie l’y a mené, il tombe en criant « Vive la France ! ».
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Alexandre
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p55
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p67
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p79
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p128
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p146
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p174
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p179
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p187
L’étrange défaite, Marc Bloch, éditions Folio, p203